Textes
La Vie des sorcières selon Carmen (le lundi 28 novembre 2005)
Moi ce que je sais à mon âge
et ce que j'ai entendu dire depuis mon enfance,
c'est que nous sommes des sorcières...
Les sorcières sont comme toutes les femmes.
Et quand je dis nous sommes,
c'est parce que j'ai voulu l'être
Alors je me sens d'une certaine façon condamnée
pour avoir essayé de l'être sans l'avoir été...
Lire tout le texte (pdf)
Carmen découvre En lo Escondido
Je parcours ce même chemin qui m'avait amené chez Doña Carmen il y a deux ans. Je suis content, il n'y a plus de film à faire, plus d'anxiété, plus d'inquiétude. Je m'amuse à repérer tous les petits changements de l'asphalte et à deviner le paysage qui suit chaque courbe. Dans le coffre de la voiture j'emporte quelques courses et un lecteur DVD pour brancher sur la télé de Carmen...
Lire tout le texte (pdf)
Faire du cinéma en Colombie (Panoramica Latinoamericana No. 33)
Je me souviens aujourd'hui d'Andrés et Carlos Jaime, deux copains, mes premiers professeurs de cinéma. En 1996, ils venaient d'achever des études de cinéma et disposaient de tout le temps que laisse le chômage en Amérique Latine, c'est à dire celui qu'on arrive à arracher à tout besogne de "rebusque". Moi, économiste de façadae, j'inventais des milliers d'excuses pour partir de mon travail très tôt et pouvoir ainsi les rejoindre. Trois fois par semaine, nous nous fixions des rendez-vous dans le tout petit appartement d'Andrés: peint en noir, sans autres meubles que trois chaises, une table et des centaines de livres d'occassion, qu'il vendait pour se faire de l'argent de poche. Impossible de nous distraire. Nous travaillons sur le scénario d'un logmétrage de fiction: "Los Ojos más grandes no son del enemigo (les yeux les plus grands ne sont pas ceux de l'ennemi). On imaginait chaque plan, en un 35 mm virutel, pour visualiser le jeu, la mise en scène, et ensuite le corriger, le remonter, le retourner. Tout se passait dans nos têtes. Nous avons travaillé longtemps sans nous poser la question de la production. Nous savions qu'elle aurait amené directement des difficultés impossibles à surmonter, qu'elle nous aurait obligés à abandonner ce rêve de faire un film sur pellicule...
Lire tout le texte (pdf)
Entretien Cinérgie le 7 mai 2007
C. : Ton film est ton premier long métrage, la première partie d’une trilogie. Tu as déjà pensé et écrit ce film en trois partie.
N. R. G : Je n’ai pas forcément pensé aux trois parties. J’ai d’abord pensé à un film qui était tellement vaste et dense que ça aurait été dommage de n’en faire qu’un. C’est un projet qui s’appelle Campo hablado, ce qui est difficile à traduire en français, mais qui veut dire “quelque chose qui se construit au moment où on le dit” : par exemple, au moment où je parle de la campagne, la campagne devient visible. Je m’intéresse depuis longtemps à la tradition orale en Colombie. J’ai rencontré des paysans qui me racontaient des histoires hallucinantes, complètement fausses, mais qui changeaient ma perception de la réalité où tout est ordonné, rassurant... Cette perception qu’ils avaient du pays m’a vraiment troublé. Ça me touche énormément, parce que c’est à partir de là que l’on change de regard sur la nature, sur la culture populaire du pays. La culture colombienne est très riche, mais elle est très marginalisée aussi, parce qu’elle est populaire, parce qu’elle est mal vue, parce que c’est un mélange d’Indiens, d’Espagnols, d’Africains. Je voulais me rapprocher du monde paysan, de la tradition orale, avec un problème en plus, celui de la violence qui oblige les paysans à partir. Je suis parti avec l'idée de faire des repérages avec l’aide du CBA (Centre de l’audiovisuel à Bruxelles) et je me suis rendu compte que je pouvais aborder le sujet de différentes façons. J’ai rencontré Carmen, la femme que j’ai filmée, et son compagnon. Tout se passe dans un lieu unique à la campagne.
Lire tout le texte (pdf)
Entretien Cinéma du Réel
Quels sont les origines du film ?
C'est la première partie d'une trilogie qui s'appelle Campo Hablado. C'est une partie qui contrairement aux deux qui suivront respecte une unité de lieu. À Chaque fois, ça raconte la Colombie à travers la légende, la tradition orale qui est particulièrement forte à la campagne, bien qu'elle soit en train de se perdre. Je suis parti trois mois en repérage. J'ai rencontré beaucoup des paysans. Mais ce qui m'a convaincu dans le personnage de Carmen, c'est sa façon de raconter qui ne différencie pas l'imaginaire du réel...
Lire tout le texte (pdf)
De l'art de voir
Philippe Simon
Quelqu’un, quelque part, se raconte. Il met sa vie en forme, en récit. Il joue de sa mémoire, revit son passé, évoque des lieux, des gens, des rencontres. Devant le regard autre d’une caméra, il se livre sans souci de pudeur, comme habité d’une nécessité de dire, de témoigner, qui le transporte et le possède.
Sous nos yeux de spectateurs fascinés, il sort du cadre étroit de l’écran, nous prend par la main et nous entraîne dans ses mots qui nous disent ce qu’il a vécu. Et nous les entendons. Nous commençons à voir. Quelqu’un que nous ne connaissons pas, qui vit là-bas, là-bas très loin de nous, et qui pourtant dans cet instant où il se dit, nous est si proche, si complice, si nous-même dans son émotion qu’il nous trouble et nous bouleverse, nous captive et nous transforme.
Dans cette parole qui prétend ignorer l’évidence de l’espace et qui se joue de l’irréversibilité du temps, durant cet étrange voyage imaginaire (et ô combien réel) où nous nous abandonnons à être un peu plus que ce que nous sommes, nous faisons, grâce à ce savoir-faire documentaire, l’expérience d’un commun, l’amorce d‘une communauté avec quelqu’un que, sans doute, nous ne rencontrerons jamais.
Une telle expérience cinématographique n’est possible que si celui qui filme ce quelqu’un le connaît dans un sentiment d’extrême partage, dans une confiance à ce point complice qu’elle ne s’énonce plus, qu’elle est comme un état de pure osmose, l'instant d'une grâce.
Nicolás Rincón Gille est l’un de ces cinéastes qui pratiquent l’art magique de la rencontre et du lien. En lo escondido, son premier film documentaire et premier volet d’une trilogie colombienne, est exemplaire de ce qui précède. Avec une science du cadre et du regard, avec une simplicité dans ce qui relève encore de la mise en scène, il filme une femme, une sorcière qui, dans les forêts de Colombie, au plus profond de cette moiteur végétale, trace les cercles magiques de son existence tourmentée.
Sans cesse présent, mais comme à deux doigts de disparaître, de s’oublier et de se faire oublier derrière la caméra, Nicolás Rincón Gille trouve cette distance juste avec cette femme qui lui parle de magie, de violence, de naissance et de mort, distance où nous trouvons notre place non pas de voyeur mais d’être là, acteur d'une relation unique et essentielle.
En lo escondido est un film habité par cette force, cette puissance qui rompt l’isolement et nous livre un quotidien où être ensemble est au centre d'un univers, d’un monde singulier et qui nous apparaît. S’il touche à ces légendes de l’ombre où les êtres se mélangent, à ces mystères des ténèbres qui sont autant de pactes sacrés, à ces élancements de l’âme qui appellent les rapprochements, il est animé par une magie plus ancienne encore, celle qui, derrière les représentations et les symboles, nous rend manifeste ce qui préside à la naissance des mythes.
Cinéma d’une parole fondatrice, la démarche de Nicolás Rincón Gille est d’une très grande rigueur et par la précision de son travail, par le soin et le souci de sa réalisation, il nous fait percevoir aussi toute l’importance mythique de ce qui se joue dans ce fameux triangle cinématographique : elle qui parle, lui qui filme et nous qui, un instant, voyons au-delà des ténèbres.
Entretien filmé
http://www.cinergie.be/entrevuefilmee.php?action=display&id=145